Ellis Island

Histoire d'Ellis Island : porte d'entrée de l'Amérique

Avant Ellis Island : Castle Garden et les premiers flux migratoires

Bien avant qu’Ellis Island ne devienne le symbole de l’immigration américaine, les migrants qui débarquaient à New York passaient par un autre lieu. De 1855 à 1890, c’est Castle Garden, une ancienne forteresse située à la pointe sud de Manhattan, qui servait de centre d’accueil pour les nouveaux arrivants. Pendant ces trente-cinq années, environ 8 millions de personnes y ont été enregistrées, principalement des Irlandais fuyant la Grande Famine, des Allemands en quête de terres fertiles et des Scandinaves attirés par les promesses du Midwest américain.

Mais Castle Garden n’avait jamais été conçu pour gérer des flux aussi massifs. Les conditions d’accueil se dégradaient d’année en année, la corruption gangrenant le système. Des intermédiaires peu scrupuleux, qu’on appelait les runners, attendaient les immigrants à la sortie pour leur vendre des billets de train à prix gonflé ou les orienter vers des pensions miteuses. Le gouvernement fédéral, jusque-là peu impliqué dans la gestion de l’immigration, décida de reprendre les choses en main.

En 1890, le Congrès américain vota le transfert du contrôle de l’immigration au gouvernement fédéral et choisit une petite île de la baie de New York, à quelques centaines de mètres de la Statue de la Liberté, comme emplacement du nouveau centre. Cette île, connue sous le nom d’Ellis Island, avait jadis servi de dépôt de munitions pour la Marine. Des travaux considérables furent entrepris pour la transformer en station d’immigration capable d’accueillir des milliers de personnes chaque jour.

Le 1er janvier 1892 : Annie Moore ouvre le bal

Le 1er janvier 1892, Ellis Island ouvrit officiellement ses portes. La toute première immigrante à y être enregistrée fut Annie Moore, une jeune Irlandaise de 15 ans originaire du comté de Cork, arrivée à bord du SS Nevada avec ses deux frères cadets, Anthony et Philip. Elle venait retrouver ses parents, installés à New York depuis plusieurs années. Pour marquer l’événement, les autorités lui offrirent une pièce d’or de 10 dollars, une petite fortune pour l’époque.

Ce premier jour, 700 immigrants furent traités. Mais ce chiffre allait exploser dans les années suivantes. Le bâtiment d’origine, construit en bois de pin de Géorgie, se révéla vite insuffisant. Et le 15 juin 1897, un incendie dévastateur le réduisit en cendres. Heureusement, aucune vie ne fut perdue, mais tous les registres d’immigration conservés depuis 1855 - y compris ceux de Castle Garden - partirent en fumée. C’est une perte immense pour la généalogie américaine.

Le gouvernement décida alors de reconstruire en dur. Le nouveau bâtiment principal, inauguré le 17 décembre 1900, était une imposante structure de briques rouges dans le style Renaissance de la Beaux-Arts, conçue par les architectes Edward Lippincott Tilton et William Alciphron Boring. Avec ses tours d’angle coiffées de dômes en cuivre, il reste aujourd’hui l’un des édifices les plus emblématiques de la baie de New York.

L’âge d’or : 1892-1924

Les années qui suivirent l’ouverture d’Ellis Island virent débarquer des vagues successives de migrants venus de toute l’Europe. Si les premiers flux provenaient essentiellement d’Irlande, d’Allemagne et de Scandinavie, la composition changea radicalement à partir des années 1890. Les nouveaux arrivants venaient désormais d’Italie du Sud, de Pologne, de Russie, de Grèce et de l’ensemble de l’Europe de l’Est. Beaucoup fuyaient la misère, les persécutions religieuses ou les pogroms.

Le 17 avril 1907 marqua le record absolu : 11 747 immigrants furent traités en une seule journée. Cette année-là, plus de 1,25 million de personnes passèrent par Ellis Island, un chiffre jamais égalé ni avant, ni après. Les installations débordaient. Des familles entières dormaient à même le sol de la Grande Salle en attendant que leur dossier soit examiné.

Au total, entre 1892 et 1954, ce sont environ 12 millions d’immigrants qui transitèrent par Ellis Island. On estime aujourd’hui que près de 40 % de la population américaine a au moins un ancêtre passé par cette île minuscule.

Le processus d’arrivée : un parcours sous haute tension

Pour les immigrants, l’arrivée à Ellis Island était un moment d’angoisse intense. Après des semaines de traversée en mer dans les entreponts surpeuplés des paquebots, ils apercevaient d’abord la Statue de la Liberté, puis étaient conduits en barge jusqu’à l’île. Les passagers de première et deuxième classe, eux, étaient inspectés à bord et n’avaient généralement pas besoin de passer par Ellis Island. Seuls les passagers de troisième classe et d’entrepont devaient subir le processus complet.

L’inspection médicale : le “six second medical”

Dès leur entrée dans le bâtiment principal, les immigrants montaient un large escalier menant à la Grande Salle (Registry Room). Mais cet escalier n’était pas anodin : des médecins du Public Health Service observaient attentivement chaque personne gravir les marches, guettant le moindre signe de boiterie, d’essoufflement ou de maladie. On appelait cette première évaluation le “six second medical”, car les médecins estimaient pouvoir repérer les problèmes de santé en six secondes d’observation.

Si un médecin détectait un souci, il marquait le vêtement de l’immigrant d’une lettre à la craie. Chaque lettre correspondait à une pathologie suspectée : L pour boiterie (lameness), H pour maladie cardiaque (heart), E pour les yeux (eyes), X pour troubles mentaux, Ct pour trachome. Le trachome, une infection oculaire contagieuse, était particulièrement redouté. L’examen se faisait en retournant la paupière avec un crochet à boutons ou les doigts, une procédure aussi douloureuse qu’humiliante.

Les immigrants marqués à la craie étaient dirigés vers des salles d’examen pour une inspection plus approfondie. La majorité d’entre eux finissaient par être admis, mais l’attente pouvait durer des heures, voire des jours.

L’interrogatoire : 29 questions pour une nouvelle vie

Après l’examen médical, les immigrants devaient répondre à un interrogatoire mené par des inspecteurs, avec l’aide d’interprètes parlant parfois plus de dix langues. Les questions, au nombre de 29, couvraient l’identité, la provenance, la destination finale, les moyens financiers et les antécédents judiciaires. Parmi les questions les plus redoutées : “Avez-vous un emploi qui vous attend ?” (une réponse positive pouvait paradoxalement poser problème, en raison d’une loi interdisant le recrutement de main-d’oeuvre étrangère sous contrat) et “Combien d’argent possédez-vous ?” (il fallait prouver qu’on ne deviendrait pas une charge publique).

Les réponses étaient comparées au manifeste du navire, rempli au port d’embarquement. Toute incohérence pouvait entraîner un renvoi devant une commission d’enquête spéciale.

L’Île des Larmes

Si la grande majorité des immigrants - environ 98 % - finissaient par être admis aux États-Unis, les 2 % restants vivaient un véritable drame. Les raisons de rejet incluaient les maladies contagieuses, les troubles mentaux, l’incapacité à subvenir à ses besoins et, à partir de 1917, l’analphabétisme (un test de lecture fut imposé cette année-là).

Ellis Island gagna le surnom d‘“Île des Larmes” (Island of Tears) en raison des scènes déchirantes qui s’y déroulaient. Des familles étaient parfois séparées : un enfant malade pouvait être renvoyé tandis que le reste de la famille était admis. Des couples étaient séparés lorsque l’un des conjoints ne passait pas l’inspection. Les audiences devant la commission d’enquête décidaient du sort de milliers de personnes, souvent en quelques minutes seulement.

Un hôpital fut construit sur l’île pour accueillir les malades. Entre 1900 et 1954, plus de 3 500 personnes y moururent, dont de nombreux enfants. Mais l’île vit aussi naître environ 350 bébés, dont certains reçurent le prénom “Ellis” en hommage à leur lieu de naissance.

Les quotas et le déclin

La Première Guerre mondiale interrompit brutalement les flux migratoires. Puis, dans les années 1920, le Congrès adopta des lois restrictives qui changèrent radicalement la donne. L’Immigration Act de 1924 (loi Johnson-Reed) instaura des quotas nationaux stricts, favorisant les immigrants d’Europe du Nord et de l’Ouest au détriment de ceux d’Europe du Sud et de l’Est. Le nombre d’arrivées à Ellis Island chuta de façon spectaculaire.

L’île changea progressivement de fonction. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle servit de centre de détention pour des ressortissants de pays ennemis - Allemands, Italiens et Japonais suspectés d’espionnage ou de sympathies avec l’ennemi. Après la guerre, elle continua à fonctionner sporadiquement comme centre de détention pour les immigrants en situation irrégulière.

Le 12 novembre 1954, Ellis Island ferma définitivement ses portes. Le dernier immigrant à y être traité fut Arne Peterssen, un marin norvégien. L’île fut déclarée excédentaire par le gouvernement fédéral et laissée à l’abandon pendant plus de vingt ans.

La renaissance : du délabrement au musée

Pendant les années 1960 et 1970, Ellis Island tomba en ruine. Les bâtiments se dégradaient, envahis par la végétation. Plusieurs projets de réhabilitation furent proposés puis abandonnés. En 1965, le président Lyndon B. Johnson signa un décret rattachant Ellis Island au Statue of Liberty National Monument, la plaçant sous la protection du National Park Service.

Mais la véritable renaissance vint en 1982, lorsque le président Ronald Reagan confia à Lee Iacocca, le patron de Chrysler, la direction d’une campagne de collecte de fonds pour restaurer la Statue de la Liberté et Ellis Island. La Statue of Liberty-Ellis Island Foundation recueillit plus de 700 millions de dollars, la plus grande campagne de souscription privée de l’histoire américaine à l’époque.

Les travaux de restauration du bâtiment principal d’Ellis Island durèrent six ans. Le 10 septembre 1990, le Ellis Island Immigration Museum ouvrit ses portes au public, offrant aux visiteurs la possibilité de découvrir l’histoire de l’immigration américaine dans un musée entièrement dédié. La Grande Salle, restaurée dans sa splendeur d’origine avec son plafond voûté en carreaux de Guastavino, devint le coeur du parcours de visite.

Aujourd’hui, Ellis Island accueille environ 2 millions de visiteurs par an. Beaucoup viennent chercher la trace de leurs ancêtres dans les registres numérisés, accessibles via le moteur de recherche de passagers. L’île reste un lieu de mémoire puissant, un rappel que les États-Unis se sont construits, génération après génération, par l’arrivée de millions d’hommes et de femmes venus chercher une vie meilleure.

Pour découvrir les récits individuels de ceux qui ont transité par Ellis Island, leurs espoirs et leurs épreuves, poursuivez votre lecture.

1855

Ouverture de Castle Garden

Le premier centre d'immigration de New York accueille les migrants à la pointe sud de Manhattan.

1890

Transfert au gouvernement fédéral

Le Congrès vote le transfert du contrôle de l'immigration et choisit Ellis Island comme nouveau site.

1892

Ouverture d'Ellis Island

Le 1er janvier, Annie Moore, 15 ans, devient la première immigrante enregistrée.

1897

Incendie du bâtiment d'origine

Le 15 juin, un incendie détruit le bâtiment en bois et tous les registres d'immigration depuis 1855.

1900

Inauguration du nouveau bâtiment

Le 17 décembre, le bâtiment en briques rouges de style Beaux-Arts ouvre ses portes.

1907

Année record

Plus de 1,25 million d'immigrants transitent par Ellis Island. Le 17 avril, 11 747 personnes sont traitées en un seul jour.

1917

Test d'alphabétisation

Un test de lecture est imposé à tous les immigrants de plus de 16 ans.

1924

Loi Johnson-Reed

Des quotas nationaux stricts réduisent drastiquement l'immigration en provenance d'Europe du Sud et de l'Est.

1954

Fermeture d'Ellis Island

Le 12 novembre, Arne Peterssen, marin norvégien, est le dernier immigrant traité sur l'île.

1965

Protection fédérale

Ellis Island est rattachée au Statue of Liberty National Monument par le président Johnson.

1990

Ouverture du musée

Le 10 septembre, le Ellis Island Immigration Museum ouvre après six ans de restauration.