Des millions d’histoires, une même espérance
Derrière les chiffres - 12 millions d’immigrants, 12 000 par jour au plus fort de l’affluence - se cachent autant d’histoires individuelles. Chaque personne qui a mis le pied sur Ellis Island portait avec elle un récit singulier, fait de départs douloureux, de traversées éprouvantes et d’espoirs immenses. Certaines de ces histoires nous sont parvenues grâce au programme de collecte de témoignages oraux lancé par le National Park Service dans les années 1970, qui a recueilli les souvenirs de centaines d’anciens immigrants encore en vie. D’autres ont été reconstituées à partir des manifestes de navires, des lettres familiales et des recherches généalogiques.
Voici quelques-uns de ces récits, choisis pour illustrer la diversité des parcours et des expériences vécues à Ellis Island.
Annie Moore : la première d’une longue lignée
Le 1er janvier 1892, quand les portes d’Ellis Island s’ouvrirent pour la première fois, c’est une jeune Irlandaise de 15 ans qui eut l’honneur d’être la première enregistrée. Annie Moore avait quitté Queenstown (aujourd’hui Cobh), dans le comté de Cork, à bord du SS Nevada avec ses deux jeunes frères, Anthony (11 ans) et Philip (7 ans). Ils venaient retrouver leurs parents, Matthew et Mary Moore, émigrés à New York quelques années plus tôt.
Annie reçut une pièce d’or de 10 dollars de la part du surintendant d’Ellis Island, le colonel John B. Weber. Les journaux de l’époque racontèrent l’événement, mais ensuite, Annie disparut des radars de l’histoire. Pendant des décennies, on la confondit avec une homonyme qui avait migré au Texas. Ce n’est qu’en 2006 que la généalogiste Megan Smolenyak retrouva la véritable Annie Moore. Elle avait vécu toute sa vie dans le Lower East Side de Manhattan, à quelques kilomètres d’Ellis Island, avait épousé un employé de boulangerie d’origine allemande et était morte en 1924, à seulement 47 ans, dans une relative pauvreté. Aujourd’hui, deux statues lui rendent hommage : l’une à Ellis Island, l’autre à Cobh, en Irlande.
Frank Capra : du petit Sicilien au maître d’Hollywood
En mai 1903, un garçon de six ans débarqua à Ellis Island avec sa famille après une traversée de treize jours depuis Palerme à bord du SS Germania. Il s’appelait Francesco Rosario Capra et venait de Bisacquino, un village perché dans les montagnes de Sicile. Son père, Salvatore, était cueilleur d’agrumes. La famille avait vendu tout ce qu’elle possédait pour payer la traversée.
Le jeune Francesco - qui prendrait plus tard le prénom de Frank - se souviendrait toute sa vie de son arrivée à New York. Dans son autobiographie, il décrit le choc de découvrir les gratte-ciels de Manhattan depuis le pont du navire, puis l’angoisse de l’inspection à Ellis Island, où sa mère craignait que la famille soit renvoyée à cause du trachome, cette maladie des yeux tant redoutée. Ils passèrent tous l’inspection et s’installèrent à Los Angeles, où le père avait un contact.
Frank Capra devint l’un des plus grands réalisateurs de l’histoire du cinéma américain. Ses films - It Happened One Night (1934), Mr. Smith Goes to Washington (1939), It’s a Wonderful Life (1946) - célèbrent les valeurs de l’Amérique qu’il avait découverte enfant : le courage des gens ordinaires, la solidarité communautaire, la possibilité d’une vie meilleure. Il reçut trois Oscars du meilleur réalisateur.
Les Khoury : une famille libanaise entre deux mondes
En 1907, l’année record d’Ellis Island, la famille Khoury débarqua du SS Liban en provenance de Beyrouth. Boutros Khoury, 35 ans, sa femme Mariam et leurs quatre enfants avaient quitté leur village de montagne dans le Mont-Liban, alors province de l’Empire ottoman. Comme beaucoup de Libanais chrétiens de cette époque, ils fuyaient les tensions communautaires et la conscription ottomane.
Sur le manifeste du navire, le nom de famille est transcrit de trois manières différentes pour les six membres de la famille : “Koury”, “Khouri” et “Khoury”. Le métier de Boutros est indiqué comme merchant, et la famille déclare posséder 38 dollars - juste au-dessus du minimum officieux exigé par les inspecteurs pour ne pas être considéré comme potentiellement indigent.
La famille s’installa dans une communauté levantine de Brooklyn, où Boutros ouvrit une épicerie fine. Leur histoire illustre un aspect souvent méconnu de l’immigration à Ellis Island : l’arrivée de migrants venus du Moyen-Orient, qui représentaient un flux modeste mais constant au début du XXe siècle.
Pauline Newman : de la misère à la lutte syndicale
Pauline Newman avait 15 ans quand elle arriva à Ellis Island en 1901, seule, en provenance de Kaunas, en Lituanie (alors dans l’Empire russe). Sa famille juive avait été victime de pogroms, et Pauline, l’aînée, avait été envoyée en éclaireur avec la mission de trouver du travail et d’envoyer de l’argent pour faire venir le reste de la famille.
Quelques jours après son arrivée, elle trouva un emploi à la Triangle Shirtwaist Factory, l’usine de confection du quartier de Greenwich Village. Elle y travailla pendant dix ans, témoignant plus tard des conditions effroyables : journées de douze heures, salaire de misère, portes verrouillées pour empêcher les pauses. Le 25 mars 1911, un incendie dévastateur ravagea l’usine, tuant 146 ouvrières, pour la plupart de jeunes immigrantes juives et italiennes. Pauline, qui avait quitté l’usine quelques mois plus tôt, perdit plusieurs amies dans la catastrophe.
Ce drame la radicalisa définitivement. Elle devint l’une des premières organisatrices syndicales de l’International Ladies’ Garment Workers’ Union (ILGWU) et consacra le reste de sa vie à la défense des droits des travailleuses immigrées. Elle mourut en 1986, à 99 ans, l’une des dernières témoins directes de la catastrophe du Triangle.
Les Caruso : séparés par un diagnostic
L’histoire de la famille Caruso incarne le surnom d‘“Île des Larmes” qu’on donnait à Ellis Island. En 1910, Giovanni Caruso, maréchal-ferrant originaire de Calabre, débarqua avec sa femme Rosa et leurs trois enfants après une traversée de quatorze jours depuis Naples. Lors de l’inspection médicale, le plus jeune fils, Marco, âgé de quatre ans, fut diagnostiqué avec le trachome, la redoutable infection oculaire qui était l’une des causes les plus fréquentes de refoulement.
Giovanni et Rosa furent placés devant un choix impossible : toute la famille retournait en Italie, ou l’un des parents repartait avec Marco tandis que l’autre restait avec les deux aînés. Rosa repartit avec Marco à Naples, où l’enfant fut soigné pendant plusieurs mois. Ils refirent la traversée six mois plus tard et furent cette fois admis. Mais ces mois de séparation marquèrent profondément la famille. Giovanni, interrogé des années plus tard par un journaliste, déclara que l’attente avait été “pire que la traversée elle-même”.
Des milliers de familles vécurent des drames semblables. Les archives de la commission d’enquête spéciale d’Ellis Island regorgent de cas où des parents durent choisir entre rester ensemble et renoncer à l’Amérique, ou se séparer avec l’espoir de se retrouver plus tard.
Bob Hope : un gamin anglais qui fit rire l’Amérique
En 1908, la famille Hope débarqua à Ellis Island en provenance d’Eltham, dans la banlieue de Londres. Parmi les sept enfants, le cinquième, Leslie Townes Hope, n’avait que cinq ans. Son père, William Henry Hope, tailleur de pierre, avait décidé d’émigrer pour trouver de meilleures opportunités. La famille s’installa à Cleveland, dans l’Ohio.
Le petit Leslie, qui prit le surnom de Bob à l’adolescence, devint l’un des comiques les plus populaires de l’histoire américaine. Animateur de radio, star de cinéma, présentateur des cérémonies des Oscars à 19 reprises, il entretint toute sa vie un humour autodépréciatif sur ses origines d’immigrant. Il fut naturalisé américain en 1920 et mourut en 2003, à 100 ans, après une carrière de plus de sept décennies.
Les témoignages oraux : une mémoire vivante
À partir des années 1970, le National Park Service lança un vaste programme de collecte de témoignages oraux auprès des anciens immigrants d’Ellis Island encore en vie. Des centaines d’entretiens furent enregistrés, constituant un fonds documentaire d’une richesse incomparable. Ces témoignages sont aujourd’hui conservés au musée de l’Immigration d’Ellis Island et certains extraits sont accessibles dans les expositions permanentes.
Les récits se recoupent souvent sur certains souvenirs communs : la première vision de la Statue de la Liberté depuis le pont du navire, une image gravée dans les mémoires comme le symbole de la terre promise. L’angoisse de l’inspection médicale, et en particulier du redoutable examen des yeux. La confusion des langues dans la Grande Salle, où des dizaines d’idiomes se mêlaient dans un brouhaha incessant. La peur d’être renvoyé, qui transformait chaque question de l’inspecteur en épreuve. Et enfin, le soulagement immense de recevoir le tampon d’admission, suivi de la découverte éblouissante de New York.
Estelle Belford, arrivée de Roumanie en 1905 à l’âge de huit ans, raconta dans un entretien enregistré en 1985 le moment où sa famille fut séparée à l’arrivée : son père, toussé pendant l’inspection, fut envoyé en observation à l’hôpital de l’île, tandis que sa mère et les enfants durent attendre trois jours dans les dortoirs avant d’être réunis. “Ces trois jours ont été les plus longs de ma vie”, témoigna-t-elle, quatre-vingts ans après les faits.
Edward Ferro, arrivé d’Italie en 1916 à douze ans, se souvenait avec une précision remarquable du goût du premier repas servi dans le réfectoire d’Ellis Island : “Du pain blanc, du beurre et du lait. En Italie, nous ne mangions que du pain noir. Ce pain blanc, pour moi, c’était l’Amérique.”
Le parcours typique d’un immigrant
Au-delà des histoires individuelles, il est possible de reconstituer le parcours type d’un immigrant passant par Ellis Island. Tout commençait des semaines, parfois des mois avant le départ, par la vente des biens familiaux pour financer le voyage. Le coût d’un billet de troisième classe variait de 25 à 35 dollars au début du XXe siècle, l’équivalent de plusieurs mois de salaire pour un ouvrier ou un paysan européen.
Le voyage jusqu’au port d’embarquement était souvent une aventure en soi. Les immigrants des campagnes devaient rejoindre les grands ports - Le Havre, Liverpool, Hambourg, Naples, Brême - parfois après des jours de voyage en train ou en chariot. Au port, ils subissaient un premier examen médical par les médecins des compagnies maritimes, car ces dernières étaient tenues de rapatrier à leurs frais tout passager refusé à l’arrivée.
La traversée de l’Atlantique durait de 10 à 14 jours selon le navire et la météo. Les conditions en entrepont étaient éprouvantes : couchettes superposées sur deux ou trois niveaux, ventilation insuffisante, mal de mer généralisé. Les passagers avaient rarement accès au pont supérieur et passaient l’essentiel de la traversée dans la pénombre.
À l’arrivée dans la baie de New York, le navire faisait escale en quarantaine à l’île de Hoffman ou de Swinburne si des cas de maladies contagieuses avaient été signalés à bord. Puis les passagers de troisième classe étaient transférés en barges jusqu’à Ellis Island, où commençait le processus d’inspection que nous avons détaillé dans l’histoire d’Ellis Island.
Une fois admis, les immigrants recevaient un billet de chemin de fer s’ils avaient une destination en dehors de New York. Ils prenaient le ferry jusqu’à Battery Park, à Manhattan, et découvraient pour la première fois les rues de leur nouveau pays. Beaucoup étaient attendus par un parent ou un ami déjà installé. D’autres, sans contact, se retrouvaient livrés à eux-mêmes dans une ville qu’ils ne connaissaient pas et dont ils ne parlaient pas la langue.
Pour retrouver la trace de vos ancêtres qui ont peut-être emprunté ce chemin, consultez notre guide de recherche de passagers ou explorez les liens historiques entre la France et l’Amérique qui ont conduit des milliers de Français à tenter l’aventure.